Trapèze au Cœur

 

 

 

 

Trappe.

Pèse au cœur.  

Où sont les mots ?

Disparus, les mots.

Ou bien les mots sont-ils les figures ? Les figures d’avant la chute ? Lorsque tout commence – autant dire lorsque tout finit – le noir s’évade dans les syllabes du nom, Lucie. Lux. Lucia. La Lumineuse. Fiat lux. Le Verbe fut. Ce ne sont pas les gestes qui évoquent le trapèze, mais l’emballement des mots. Sur la table, le trapèze du haut, au sol, le trapèze du bas. L’imagination fait le reste. Lumière blanche de la chute comme un couloir jusqu’au sol à même le rideau de franges qui forme écran – mémoire –, cataracte de blancheur.

 

Panne de cœur – le corps tombe dans l’œil du spectateur, et la conscience se dédouble, car le corps est debout : dans l’écarquillement de la chute la voix s’interroge. Souffle au cœur – souffle du récit ? Par le triangle de la mémoire dont l’amie est la pointe – Lucie Leïla Casablanca – lumière encore – par le texte du scénario retouché le passé au présent se surimpose, l’épouse à la perfection, le provoque, l’est ? Un récit d’antan – trapèze au cœur transperce et pèse – surimpose sa constellation aux êtres du présent. Fait vaciller, lien de cause à effet, le point de contact de l’écriture à la vie – le renverse, qui trouble et lit – lie ? – le passé dans l’avenir.

 

L’orientation des corps crée des couloirs de voix où les mots morcelés deviennent téléphoniques faisceaux – de simplificatrices lignes qui configurent – triangle ou trapèze ? angle de réfraction – l’écoute des spectateurs. Traversée par des sillons de voix – hautes vergues et voiliers de lumière – l’infirmier protéiforme possède pour chaque heure du jour un chant si assené qu’il cisaille les âmes – Capri, c’est fini ! – Paris s’éveille, ma p’tite demoiselle. L’interruption faite corps, voix tonitruante.

 

La quotidienneté trop proche des dialogues recrée l’espace par le discontinu, par les couloirs figuratifs des voix qui le sillonnent, le cloisonnent. Que la satire s’y loge, incisive, des hôpitaux publics et des grands médecins n’est qu’un sillonnement de plus – vergue gréée – par où se fissure l’espace en géométries interrogatives. Ici, comme partout, la ligne révèle, la forme parle. Que l’ami grand médecin des États-Unis révèle par ricochet le spécialiste français jusqu’à faire se surimposer le passé au présent par le trou du regard est un triangle acerbe que dans le dos du spectateur matérialise la voix du professeur visible seulement par les deux pointes avant – par les regards tendus vers lui et dont s’impose la vision, par le visage éclairé des actrices, par la lumière des regards qui sont présence.

 

Le tout est un sillonnement de mots – le texte, trajectoire virevoltante du trapèze sous le grand chapiteau. De l’un à l’autre pôle, du passé au présent, tout n’est question que d’équilibre – permutation des lettres, balance – bancale, de la ligne de hanche à la ligne de chance, homophonies pantelantes – ser(re)ment de cœur. Virtuosité des lignes sous l’invisible chapiteau, dans ce ballet de figures où les voix se matérialisent jusqu’au chant, chaque facette de l’art s’affûte à la facette mitoyenne, angle biseauté en réfraction perpétuelle.

 

 

 

La ténuité des mots, leur évasion dans une ligne unique, en biais, saillie et ricochet, affûte le talent des actrices – les voix d’hommes incarnent des corps absents, vécus dans la seule imagination des femmes, contrepoint ravivant celui de la mémoire. Le surgissement de la musique fige un tableau pour le saisir et l’amplifier jusqu’à l’éclatement. La ligne que ne parcourt plus le trapèze se convertit en mots jusqu’à l’enchâssement de deux textes, avers et revers l’un de l’autre. Et le troublant miroir entre l’art et la vie.